Chapitre 1

Problèmes du paragraphe : un état des lieux

1. Un certain malaise dans la classification des ponctuants

Quand on examine les travaux sur la ponctuation publiés entre 1980 et aujourd’hui, en langue française (Catach 1980, Drillon 1991, Fayol 1997, Popin 1998, Defays, Rosier & Tilkin (dir.) 1998, Dahlet 2003, Serça 2012, Dürrenmatt 2015), ainsi que des numéros de revues comme Langue française 45 (1980, Nina Catach dir.), Langue française 59 (1983, Jacques Anis dir.), Traverses 43 (1987), Pratiques 70 (1991, Daniel Bessonnat dir.), Langue française 172 (2011, Michel Favriaud dir.), on constate que, s’il existe un consensus pour considérer la virgule et les différentes sortes de points (point, point-virgule et double point, point d’interrogation et d’exclamation, points de suspension) comme des signes de ponctuation (ponctuation noire), des divergences apparaissent dès qu’il est question des couples de parenthèses, de crochets, de chevrons, de tirets et de guillemets, du blanc entre les mots, du trait d’union et du tiret simple, du point abréviatif et de l’apostrophe, des appels et renvois de notes, des astérisques. Et que dire des puces, du bandeau, du hedera de fin de chapitre et du cul-de-lampe, des marques d’insistance et de modulation comme les majuscules, gras, soulignements, italiques, des titres et des intertitres, de l’alinéa avec les blancs intralinéaires et interlinéaires (d’une ou plusieurs lignes) ?

Le problème des différents emplois de la majuscule est un bon exemple des difficultés rencontrées par les classifications des signes de ponctuation. La vision syntaxique restreinte – pour laquelle la ponctuation est essentiellement chargée de marquer les frontières formelles dictées par la syntaxe – est assez bien représentée par la distinction opérée par Jacques Dürrenmatt entre la majuscule qui signale le nom propre, qu’il exclut de sa réflexion sur la ponctuation, et la majuscule de début de phrase qu’il considère comme « ponctuante à part entière » parce qu’elle « sert à définir la phrase » (2015 : 3). Cette théorie restreinte rejette hors du système des ponctuants les capitales de mise en relief d’un mot et des noms propres, c’est-à-dire tout le domaine de la ponctuation de mots. L’association entre un blanc d’alinéa et une majuscule, qui marque un début de paragraphe, en lien avec un point final suivi d’un blanc d’alinéa (ligne creuse) qui en signalent le terme, est renvoyée hors du champ de la ponctuation, comme tout ce qui concerne la ponctuation de texte1.

On dirait que les différents signifiés des signifiants majuscule, capitale et lettrine ne peuvent être pensés au sein d’une théorie unifiée de la ponctuation. La majuscule signale morphologiquement un nom propre et souligne sémantiquement un mot jugé important, en fonction de certaines règles (Dieu, l’État, l’Asie, l’Antiquité) ou de choix propres à un auteur ; syntaxiquement, elle marque le début d’une phrase, et textuellement, quand elle est associée à un alinéa, le début d’un paragraphe. La capitale est une casse utilisée pour former les majuscules et pour mettre typographiquement en relief un mot ou un syntagme, un titre ou un intertitre. La lettrine des textes anciens et de nos modernes articles de presse écrite est, quant à elle, un signal (typo)graphique de début du corps d’un texte ou d’un fragment de texte. Nous en verrons des exemples plus loin avec la reproduction de plusieurs pages de l’édition Barbin d’un conte de Perrault où l’on constatera qu’une lettrine ouvre chaque conte, mais que chaque « moralité » commence également par une lettrine (toutefois moins ornée), ce qui veut bien dire qu’il s’agit d’une nouvelle unité textuelle (en vers et en italiques), ajoutée au récit du conte (en prose et caractères romains).

La conception restreinte de la ponctuation est heureusement dépassée dans un ouvrage aussi classique que le Traité de la ponctuation française où Jacques Drillon consacre un des derniers chapitres à « L’alinéa (et le paragraphe) » (1991 : 437-444). Plus nettement encore, le petit livre de Jacques Popin sur La Ponctuation commence sa revue des signes de ponctuation par « Le paragraphe » et « L’alinéa » (1998 : 23-24). Enfin, dans Ponctuation et Énonciation, Véronique Dahlet consacre un long chapitre à définir fort justement « l’alinéa » comme un signe séquentiel de ponctuation bornant des paquets de phrase (2003 : 51-68).

Catach (1980 : 18-19) proposait de distinguer les ponctuations de mots, de phrases et de paragraphes, d’une part, et, d’autre part, le niveau macrotextuel et typographique du livre, de la revue, du journal ou du magazine : chapitres, titres, intertitres, surtitre et sous-titre, fenêtre, filets, illustrations, vignette, cabochon, signature, place des notes, sommaire et table des matières, titre courant et rubriques, etc. Les marges, choix des espaces et des caractères, oppositions majuscule/minuscule, gras/italique/romain, souligné/non souligné, titre/intertitre/texte courant, agencement général des parties et chapitres, qui façonnent le livre, étaient rangés par Catach dans les « procédés typographiques de mise en valeur du texte » (1994 : 7). La théorie doit être capable d’assigner une place à ces marques textuelles qui sont toutes des signifiants de signifiés (Tournier 1980 : 35). Elle doit être capable également de développer « une critique de la thèse de l’auxilarité et de la secondarité de ces marques dans les mécanismes sémantiques » (Neveu 2014 : 1).

On comprend que Roger Laufer ait avancé l’idée d’une « énonciation typographique », à propos de la prise en charge des textes par les agents des différents métiers qui laissent des traces de leurs diverses opérations de récriture du texte premier : « Que la typographie écrive les textes, qu’elle les énonce autrement que ne le fait la main avec la plume ou le clavier, c’est une lapalissade » (Laufer 1986 : 68). Dans le cadre du développement de la médiologie, Emmanuel Souchier (1998 : 172) en est venu à parler plus largement d’« énonciation éditoriale2 », notion qui souligne le travail de nombreux agents professionnels sur les textes : imprimeur, illustrateur, typographes-clavistes et maquettistes, éditeurs au double sens économique et scientifique auxquels il faut ajouter les relecteurs, les correcteurs et les traducteurs. Le livre, mais aussi l’article de presse ou scientifique, comme énoncés sont donc les résultats d’une double énonciation : une énonciation auctoriale première du texte (manuscrit ou tapuscrit aujourd’hui numérique) et une énonciation éditoriale qui prend en charge et transforme les énoncés auctoriaux en livre, en article publié ou plus largement en texte édité. Médiologique et médiatrice, cette énonciation éditoriale est toujours liée à un lieu précis (maison d’édition, atelier d’imprimeur, revue, organe de presse) et à un temps donné (d’où l’incontournable historicité de la ponctuation de mot, de phrase et de texte).

En conclusion, nous retiendrons la proposition de classement de l’ensemble des signes de ponctuation de Claude Tournier, qui présente l’intérêt de situer l’alinéa et le paragraphe dans la catégorie de la « ponctuation métaphrastique (au-dessus de la phrase) » :

Nous ne pouvons qu’être d’accord avec cette façon de ranger l’alinéa et les séparations entre paragraphes dans la « ponctuation métaphrastique », je dirai plutôt la ponctuation transphrastique. Ces unités de ponctuation sont hiérarchiquement situées immédiatement au-dessus du rang de complexité de la phrase/période. Par ailleurs, la « ponctuation spécificatrice » de Tournier vient s’ajouter à ces faits de segmentation ; nous la rangerons plus loin dans ce que Franck Neveu appelle les faits de modulation (2000 : 2).

2. Définitions de l’alinéa et du paragraphe

Le malaise dans la classification est confirmé par le flottement des définitions de l’alinéa et du paragraphe dans les dictionnaires et dans les théories de la ponctuation qui les prennent en considération.

La définition du concept de PARAGRAPHE dans le Dictionnaire de l’Académie publié chez Coignard en 1694 prouve que la conscience de cette unité était encore loin d’être stabilisée à la fin du XVIIe siècle. Le mot était déjà présent dans le Dictionnaire françois de Richelet (Genève 1680) : « Mot qui vient du Grec & qui parmi les jurisconsultes est pris pour une partie d’une loi, d’un chapitre ou d’un titre […] ». La définition donnée par l’Académie, en 1694, « Petite section d’un discours, d’un chapitre » cantonne également le paragraphe dans le champ discursif du droit : « Il n’est guère en usage que dans les Livres de Droit. Paragraphe premier, paragraphe second […]. » Les usages paléographiques antiques et le signe typographique sont aussi mentionnés de façon laconique : « Il se prend aussi pour la marque de cette section ».

Cette définition n’est pas mise en relation avec le concept d’ALINÉA dont il faut aller chercher la définition au troisième paragraphe de l’entrée « LIGNE » du Dictionnaire de l’Académie :

De toute évidence ces « espèces de sections ou d’articles » ont quelque chose à voir avec la définition donnée du paragraphe : « Petite section d’un discours, d’un chapitre ». L’idée de recherche d’une « plus grande distinction des sens » annonce ce qui sera au centre de la définition de Dumarsais, mais c’est la question du blanc qui domine avec cette idée de changement de ligne intervenant avant que la ligne ne soit remplie. Par ailleurs, aucune relation ni hiérarchie entre paragraphes et alinéas n’est suggérée, en dépit de l’allusion au discours juridique.

Le Dictionnaire universel de Furetière (1694) ne comporte pas d’entrée alinéa et se limite à une double définition du paragraphe comme signe typographique d’origine paléographique et, à la suite de Richelet, comme terme exclusivement juridique :

L’article « À linéa » de l’Encyclopédie de 1751, rédigé par Dumarsais, est intéressant et novateur sur plusieurs points. Il introduit une double relation entre alinéa et « sens détaché » et surtout entre alinéa et paragraphe. Par ailleurs, il insiste sur les instructions données au lecteur en vue de la construction du sens :

Prenant la succession de Dumarsais pour la rédaction des articles sur la grammaire de L’Encyclopédie, Beauzée s’est chargé de la notion de paragraphe qu’il n’envisage que comme « caractère d’imprimerie, ainsi figuré § […] », et terme de la jurisprudence : « […] il se met au commencement d’une section ou d’une subdivision qui se fait dans les textes des lois ; il est employé singulièrement dans les ouvrages de droit et de jurisprudence » (Encyclopédie 1756). Sans progrès par rapport à Furetière, il perd ainsi, d’une part, le lien entre paragraphe et alinéa que posait judicieusement Dumarsais et, d’autre part, la définition du paragraphe comme unité sémantique et l’insistance sur le signalement des « distinctions du sens » facilitant la lecture d’un texte.

Dans sa thèse sur le paragraphe narratif (1994 : 59-64), Arabyan a très bien montré que Condillac prolonge les propos de Dumarsais en insistant sur la décomposition des parties d’un discours en périodes formant un « sens fini » et en paragraphes soulignés par des alinéas et regroupant un certain nombre de phrases périodiques : « […] des sens finis peuvent tenir les uns aux autres et n’être tous ensemble que les parties d’un même développement. […] Une pensée qui demande un développement d’une certaine étendue […] forme ce qu’on appelle un paragraphe4. » Condillac insiste sur la composition du discours et sur le fait que ces unités hiérarchiquement liées marquent le commencement et la fin des différents moments ou parties d’un ouvrage articulé : phrases périodiques regroupées formant un paragraphe, paragraphes groupés formant une section ou un chapitre, chapitres formant un livre. Il est d’autant plus surprenant que la notion de paragraphe disparaisse dans L’Art d’écrire où elle est remplacée par celle d’« article » :

Le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse reprend presque mot à mot l’article « À linéa » de Dumarsais. Seul élément novateur : il amorce la déploration normative de la multiplication des alinéas dans la prose contemporaine, qui deviendra un poncif (Arabyan 1994 : 68-72).

Dans son célèbre dictionnaire, Littré (1873-1877) donne trois sens au terme alinéa, sans le mettre en relation avec le concept de paragraphe :

Littré fait du retrait de début de ligne un blanc significatif et sa troisième acception correspond implicitement – cela n’est dit que par extension – au concept de paragraphe dont il cerne les quatre significations suivantes :

Manifestement, les sens 2, 3 et 4 reprennent la définition de Furetière et le premier sens (« Petite partie d’un discours ») vient du Dictionnaire de l’Académie.

L’insistance des dictionnaires de la fin du XVIIe siècle sur l’appartenance du paragraphe au discours juridique – mentionnée ici avec le sens 2 – est assez surprenante et elle doit être nuancée. Comme l’a montré le travail sur corpus de Roger Laufer (1985), la multiplication des alinéas et la numération des paragraphes caractérisent plus largement les discours techniques et scientifiques : discours juridique, médical, mathématique, traités et textes à visée didactique en général. En revanche, le texte continu témoigne d’un registre stylistique élevé, d’une tenue (Laufer 1985 : 60) qui se manifeste par exemple dans les épîtres dédicatoires et autres « Avis au lecteur » qui comportent peu ou pas de paragraphes.

Outre une allusion à la façon dont le discours philosophique de Spinoza suit le modèle de l’exposé mathématique, Laufer prend l’exemple significatif de Descartes dont un ouvrage comme le traité sur Les Passions de l’âme (1649), est découpé en trois parties et en 212 courts articles numérotés : « Première partie » articles 1 à 50, « Seconde partie » articles 51 à 148, « Troisième partie » articles 148 à 212. Son Traité de la mécanique (1668) est lui aussi découpé en nombreux paragraphes et illustré de figures. En revanche, ses Méditations écrites en latin se présentent comme une suite de cinq méditations d’une seule coulée, plus une sixième et dernière divisée en plusieurs paragraphes pour des raisons qui ne sont pas évidentes.

D’une façon éclairante, Laufer (1985 : 61) compare également un roman épistolaire anonyme attribué à Gabriel de Lavergne, comte de Guilleragues, publié chez Barbin en 1669 : Lettres portugaises traduites en françois et le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences secrètes de l’abbé de Villars-Henri de Montfaucon, paru l’année suivante. Les cinq entretiens comportent un grand nombre de paragraphes (généralement deux par pages) alors que les cinq épîtres amoureuses de la religieuse portugaise sont écrites d’un seul tenant, du moins pour les quatre premières, car la cinquième lettre est, dans l’édition Barbin, divisée en six paragraphes. Les premiers mots de cette épître fournissent une explication possible, en parlant d’une dernière lettre différente par les « termes » et la « manière » : « Je vous écris pour la derniere fois, & j’efpere vous faire connoître par la differance des termes, & de la maniere de cette Lettre, que vous m’auez enfin perfuadée que vous ne m’aymiez plus, & qu’ainfi je ne dois plus vous aymer. »

Dans la mesure où l’éditeur et la date de parution sont identiques, le changement de genre peut être retenu comme l’explication de la différence des usages du paragraphe dans les lettres de la religieuse portugaise et dans les entretiens sur les sciences secrètes. Le caractère soutenu du genre de l’épître – inséparable de l’art de la conversation – est ainsi différencié de la plus grande segmentation et lisibilité du genre moins élevé de l’entretien. Si l’on examine l’édition des Lettres portugaises parue chez Firmin Didot en 1824 et prétendue « conforme à la première », on constate qu’elle multiplie les paragraphes, conformément aux habitudes éditoriales du XIXe siècle et s’éloigne ainsi du texte original.

Pour continuer notre exploration de quelques dictionnaires parmi les plus célèbres et influents, le Dictionnaire Larousse du XXe siècle, dans sa version de 1928, ne retient plus le sens juridique du terme paragraphe, mais revient à l’étymologie, en reprenant manifestement le Dictionnaire de l’Académie de 1694 : « (lat. paragraphus du grec paragraphos “écriture mise à côté”). Petite section d’un discours, d’un chapitre, etc., qui s’indique souvent par le signe § ». Sa définition de l’alinéa reprend le blanc rentré de première ligne de Littré : « (du latin a linea, en s’écartant de la ligne). Ligne dont le premier mot est rentré ».

L’article se prolonge par une reprise des trois sortes d’alinéas distinguées par le Nouveau Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française de Bescherelle, en 1887 : l’alinéa rentrant à droite (simple alinéa), l’alinéa aligné (alignement des lignes comme dans le cas des suites de vers de même mesure) et l’alinéa saillant (qui ressort à gauche, en marge des autres lignes), appelé sommaire. Ces trois usages de l’alinéa peuvent être illustrés par les pages 59 et 60 du livre premier de la première partie d’Alexis de Jean-Pierre Camus (1622, édité à Paris chez Claude Chappelet). Il s’agit de la fin du chapitre 11 et du début du suivant, signalé en marge par le chiffre 12, alinéa numérique placé en marge et qui marque un début de chapitre en renvoyant au sommaire donné en début de chacun des six livres de chacune des cinq parties du roman :

Outre l’opposition des caractères romains pour le texte narratif courant et des italiques pour la section poétique en vers octosyllabiques, on observe à la fois un usage de l’alinéa rentrant de début de chapitre-paragraphe (à côté du chiffre 12), un usage de l’alinéa aligné propre à la poésie (vers 2 à 6 de chaque strophe-couplet du psaume de David cité) et un usage de l’alinéa saillant avec le premier vers de chaque strophe où la saillance signale le passage à un nouveau couplet.

Il faudrait ajouter à cette description affinée de l’alinéa une différenciation entre l’alinéa simple, avec ou sans retrait à l’initiale du paragraphe, et l’alinéa double, triple, d’une, deux lignes blanches, voire plus, comme cela se trouve aussi bien dans les Illuminations de Rimbaud que dans Écrire de Marguerite Duras7.

Rares sont les dictionnaires qui définissent le paragraphe comme un « passage compris entre deux alinéas ». C’est cependant le cas du Nouveau Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française de Bescherelle (Garnier frères, 1887) : « Alinéa veut dire aussi Passage, paragraphe compris entre deux alinéas ». Ce que reprendront les définitions modernes. Ainsi le Dictionnaire historique de la langue française qui fait remonter l’usage au milieu du XVIIe siècle :

L’intérêt et les limites de cette définition consiste à entretenir une confusion possible entre alinéa (texte compris entre deux blancs) et paragraphe :

En d’autres termes paragraphe (sens second) et alinéa (sens second) peuvent avoir le même sens de portion de texte comprise entre deux passages à la ligne (alinéa, sens premier). Comme l’écrit Jacques Drillon : « Par métonymie, on désigne par alinéa la partie de texte comprise entre deux alinéas » (1991 : 438). Reste le sens premier de paragraphe, qui renvoie à un signe de ponctuation : paragraphus « marque pour différencier les différentes parties d’un exposé, lui-même emprunté au grec paragraphê, proprement “ce qui est écrit à côté” » (Dictionnaires Le Robert, 1995).

La confusion des termes, dérivée du corpus juridique et des écrits théoriques et techniques, se retrouve de façon particulièrement éclatante lorsque Jacques Popin définit l’alinéa comme une « subdivision du paragraphe » (1998 : 24). Alors que paragraphe et alinéa sont définis comme « marqués par un retrait », il ajoute – suivant en cela Drillon – une règle distinctive : « les paragraphes sont séparés entre eux par une ligne vierge » tandis que « l’alinéa n’est pas séparé de celui qui le précède par une ligne vierge ».

Retenons des définitions de Popin et Drillon l’idée d’une structure hiérarchique qui peut être soulignée par l’importance du blanc séparateur : un paragraphe d’un article de loi ou d’un développement d’un discours théorique se subdivise en alinéas, sur ce modèle hiérarchique :

Pour dépasser ces recoupements et ces ambiguïtés, nous définirons, avec Mitterand, le paragraphe comme « une phrase ou une suite de phrases entre deux alinéas, c’est-à-dire comme un bloc de phrases tenant son unité d’un artifice graphique, l’alinéa » (1985 : 85). Arabyan suit cette proposition en ajoutant que « l’alinéa est le signe blanc qui balise le paragraphe, syntagme noir, unité textuelle immédiatement supérieure à la phrase » (2016 : 221).

Pour conclure ce développement sur la ponctuation et travailler par la suite sur une définition stabilisée, je propose donc de séparer les deux concepts le plus clairement possible, en disant que le paragraphe est une unité textuelle transphrastique (ou métaphrastique de Tournier 1980 : 38) et l’alinéa le signe majeur de ponctuation du paragraphe avec la majuscule initiale, avec ou sans retrait de début de ligne (blanc ouvrant), et le point final suivi d’une fin de ligne creuse (blanc fermant) et parfois d’une ligne blanche (obligatoire en cas de non retrait initial). Comme l’a très bien montré Véronique Dahlet (2003 : 51), partie pleine délimitée entre deux alinéas, le paragraphe doit être étudié dans le « champ intra-alinéaire » (intra-paragraphique) qui fait l’unité du paragraphe, et dans le « champ inter-alinéaire » (inter-paragraphique) des liens qui unissent des paragraphes formant un tout textuel ou des subdivisions de ce tout en parties, en chapitres ou en simples sections regroupant des paragraphes séparés par une ou plusieurs lignes blanches ou par un saut de page.